Plus de 18 ans en Suisse et toujours au bénéfice d’une admission « provisoire »

Heba* et Yasser* arrivent en Suisse en 2007. Iels y demandent l’asile et obtiennent une admission provisoire (permis F) en 2011. En 2009, suite à un accident de vélo qui lui cause de lourdes séquelles neuropsychologiques, Yasser* se retrouve en incapacité totale de travail. Il ne peut cependant pas bénéficier d’une rente AI, faute de convention bilatérale avec son pays d’origine en matière de sécurité sociale. Heba* se retrouve à assumer la charge de proche aidante. En 2014, leur dernier fils, Omar*, naît. Celui-ci souffre de troubles du comportement et de capacités cognitives en raison desquels il est scolarisé dans une école spécialisée et nécessite un suivi rigoureux de la part de sa mère. En 2024, après 17 ans de vie en Suisse, Heba* et Yasser* déposent une demande de transformation de permis F en B auprès du Service de la population de leur canton. En août 2025, l’autorité cantonale les informe de son intention de refuser la demande, au motif que leur intégration ne serait pas réussie, notamment en raison de leur dépendance à l’aide sociale. Le fait qu’Heba* doive exercer le rôle de proche aidante tant pour son mari que pour son fils n’est aucunement pris en compte. La procédure est en cours.

Personnes concernées (*Prénoms fictifs): Heba*, Yasser*, Omar*

Origine: Syrie

Statut: Permis F

Chronologie

2007 : arrivée en Suisse et demande d’asile de Heba* (mars) ; arrivée en Suisse et demande d’asile de Yasser* (août)

2011 : obtention d’une admission provisoire (sept.)

2014 : naissance d’Omar*

2024 : demande de permis B (oct.) 2025 : préavis de refus du SPOP (août)

Questions soulevées

  • Comment le SPOP peut-il exiger de Heba* qu’elle augmente son taux d’activité alors qu’elle assume un rôle de proche aidante et la charge des enfants ?
  • Le maintien du couple sous permis F ne révèle-t-il pas une politique qui les enferme dans une précarité administrative permanente ?
  • Comment est-ce possible de laisser des personnes durant 18 ans sous le joug d’un statut qui n’est pas un permis de séjour mais une décision de renvoi suspendue, et dont les conditions ont été reconnues à plusieurs reprises par le Tribunal comme invivables au long terme ?

Description du cas

Heba* et Yasser*, tous deux originaires de Syrie, arrivent en Suisse en 2007. La famille demande l’asile et reçoit une admission provisoire (permis F) en 2011.

En 2009, Yasser* fait un grave accident de vélo qui lui cause de lourdes séquelles neuropsychiques. Il se retrouve en incapacité totale de travail. Faute de convention bilatérale entre la Suisse et son pays d’origine, il n’a pas droit à l’assurance-invalidité (AI). Heba* assume dès lors un rôle de proche aidante auprès de son mari, en plus de la garde et de l’éducation de leurs enfants.

En 2014, elle donne naissance à leur 5ème enfant, Omar*. Ce dernier souffre de troubles du comportement et de difficultés cognitives qui freinent notamment son acquisition du langage. Nécessitant un accompagnement adapté, il est scolarisé dans une école spécialisée. Contrairement aux enfants de son âge, Omar » ne peut pas être autonome et requiert de Heba* une attention et une présence accrue.

Malgré les difficultés, le couple suit plusieurs cours intensifs de français. Yasser* effectue une mesure de réinsertion auprès d’une fondation et s’engage bénévolement à l’Armée du Salut cinq heures par semaine. Heba* travaille comme monitrice en garderie avec un taux variable, mais son revenu ne suffit pas à couvrir les besoins familiaux.

En octobre 2024, après plus de 17 ans de vie en Suisse, le couple dépose une demande de transformation de permis F en permis B auprès du Service de la population de leur canton de résidence.

Heba* explique, dans sa demande, que sa charge familiale, notamment pour encadrer Omar*, et son statut de proche aidante pour son mari l’empêchent d’augmenter son activité professionnelle. Exiger d’elle de travailler plus reviendrait à lui imposer une double charge insoutenable.

Heba* souligne aussi l’importance du travail invisible, bien qu’essentiel, qu’elle fournit et appelle à ne pas procéder à une évaluation rigide des critères d’intégration, qui méconnait la réalité vécue par les familles et notamment leur impossibilité concrète de concilier emploi, responsabilités familiales et tâches de soins.

La mandataire du couple rappelle à cet égard que l’art 77f OASA permet à l’autorité de déroger aux critères d’intégration lorsque ceux-ci ne peuvent objectivement pas être remplis et que le TAF a également estimé qu’ils doivent être appliqués avec souplesse dans le cadre d’un long séjour en Suisse (TAF C-4050/2009). Elle souligne à cet égard que le couple séjourne en Suisse depuis 17 ans déjà – soit un séjour particulièrement long. En outre, trois de leurs enfants sont déjà naturalisés, ce qui confirme leur attache étroite à la Suisse aussi bien que leur stabilité sur le long terme dans le pays. Et cela, d’autant plus qu’une réintégration dans le pays d’origine est inconcevable, comme l’a reconnu le SEM en leur délivrant des permis F.

En août 2025, le service cantonal de la population informe le couple de son intention de rejeter la demande. Ne tenant aucunement compte des explications apportées dans le cadre de la requête, l’autorité se limite à constater que le couple dépend de l’aide sociale et qu’Heba* pourrait augmenter son taux d’activité. Le dossier est en cours.

Signalé par : SAJE Vaud

Sources : Demande de permis B, préavis négatif du service cantonal

Cas relatifs

Cas individuel — 29/10/2025

Parce qu’elle n’a pas de passeports valides, une famille reste admise « provisoirement » depuis 11 ans

Ressortissant·es érythréen·nes, Rahel* et Samson* arrivent en Suisse en 2011. En 2017, le couple demande la transformation de leurs admissions provisoires en autorisations de séjour (permis B), compte tenu qu’iels remplissent tous les critères prévus par l’art. 31 OASA. Il leur faudra attendre plus de trois ans et le dépôt d’un recours en déni de justice pour que le service cantonal de la population rende sa décision. Celle-ci est négative, le canton refuse de régulariser leurs statuts de séjour au motif que Rahel* et Samson* n’ont pas produits de passeports érythréens en cours de validité. Saisi par recours du couple, le Tribunal cantonal confirme ce refus.
Cas individuel — 17/09/2025

Refus de régulariser des enfants admis provisoirement depuis 10 ans, alors que leur père a un permis B

Alaa*, son frère Bassam* et leurs parents, ressortissant·es de Syrie, arrivent en Suisse à l’aide de visas humanitaires en février 2014. La famille est admise provisoirement par le SEM (permis F). En juillet 2018, les parents divorcent, et l’autorité parentale est attribuée à la mère de Alaa* et Bassam*. Les deux parents exercent toutefois la garde partagée et les enfants conservent des liens étroits avec leur père. Ce dernier obtient une autorisation de séjour (permis B) en juillet 2019. En juillet 2021, la mère dépose une demande de permis B pour les deux enfants, en invoquant leur bonne intégration et l’inclusion dans le permis de leur père au titre du regroupement familial. Alaa* et Bassam* sont alors âgés respectivement de 8 et 9 ans, et vivent en Suisse depuis 7 ans. Leur demande est rejetée au motif, notamment, que les enfants devraient avoir le permis de séjour du parent avec lequel ils font ménage commun. En février 2024, le TF contredit cette appréciation. Il admet que rien n’oblige des enfants mineurs à avoir le statut du parent avec lequel iels habitent. Toutefois, il décrète que comme Alaa* et Bassam*n’ont pas 10 ans de séjour (mais 9 ans et 11 mois!) et que le permis F ne les met pas en danger de renvoi, il et elle pourront toujours redemander une régularisation ultérieurement. Le Tribunal rejette le recours.
Cas individuel — 11/02/2025

Mineure, elle obtient une transformation de permis F en B pour respect de la vie privée

Dara* est au bénéfice d’une admission provisoire depuis près de 7 ans lorsqu’elle dépose une demande d’autorisation de séjour, rejetée par le canton. Dara* interjette alors un recours auprès de la Cour administrative cantonale, puis du Tribunal fédéral (TF). Bien que mineure, le TF lui reconnait la possibilité de faire une telle démarche sans passer par ses représentant·es légaux·ales. Le TF admet ensuite le recours et renvoie la cause au SPoMI pour délivrance d’une autorisation de séjour (permis B).
Cas individuel — 10/09/2024

Un couple avec enfant doit se battre pour se voir reconnaître son droit au mariage et au regroupement familial

Kayden* est originaire d’Angola et arrive en Suisse à l’âge de 5 ans. Jusqu’en 2015, il bénéficie d’un permis B, qu’il perd en 2016 suite à plusieurs infractions pénales. Kayden* a un fils né en 2014. Il se met en ménage avec Valérie, ressortissante suisse. En 2021, Valérie* est enceinte et le couple fait une demande d’autorisation de séjour pour Kayden* en vue de leur mariage, mais le Service de la population du canton de Fribourg (SPoMI) refuse la demande et prononce le renvoi de Suisse. La décision est motivée par le fait que Kayden* a transgressé à plusieurs reprises la loi, que son intégration économique serait un échec et que sa relation avec son fils se limiterait à l’exercice d’un droit de visite. Kayden* dépose un recours contre cette décision au près du Tribunal cantonal (TC). Le couple devra attendre jusqu’en octobre 2022 pour que le TC admette le recours de Kayden*. Le TC reconnait que rien ne permet de douter des intentions matrimoniales des fiancé·es et qu’un renvoi en Angola priverait les enfants du lien avec leur père. Il considère en outre qu’il serait disproportionné d’exiger le retour du recourant en Angola, pays qu’il a quitté à l’âge de cinq ans et qu’il ne connait pas, pour revenir en Suisse une fois le mariage conclu. Le TC annule donc la décision du SPoMI et l’invite à délivrer à Kayden* une autorisation de séjour en vue du mariage.