Panorama n°2 – décembre 2021: éditorial

Une réalité kafkaïenne

Dans le texte «Devant la loi» de Franz Kafka, un homme demande à avoir accès à la porte de la Loi, mais le gardien lui interdit d’entrer. Il dit n’être que le premier des gardiens; à l’intérieur, les autres sont bien plus puissants. Comme le gardien lui laisse entrevoir la possibilité d’entrer un jour, l’homme attend de longues années et répond à nombre de petits interrogatoires. Au moment où l’homme va mourir sans n’avoir jamais franchi le seuil, le gardien lui confie: «Ici nul autre que toi ne pouvait pénétrer, car cette entrée n’était faite que pour toi. Maintenant, je m’en vais et je ferme la porte».

Lorsqu’on tourne notre regard vers les personnes sans statut légal en Suisse, la parabole est saisissante d’actualité. À la différence près que les sans-papiers ne restent pas assis devant la porte. Selon les estimations officielles, ils et elles sont au moins 76 000 à vivre parmi nous et à effectuer un travail nécessaire au bon fonctionnement de notre société, dans des ménages privés, dans la construction, dans l’industrie hôtelière ou encore dans l’agriculture. Toléré∙es parce qu’indispensables à l’économie, ils et elles n’en restent pas moins, du fait de leur assignation à l’illégalité, quotidiennement sous la menace de la répression et de l’expulsion. Les sans-papiers se voient fréquemment refuser l’accès aux droits fondamentaux et n’ont que peu de moyens de faire valoir leurs revendications. Dans cette construction politico-juridique où l’économie recrute et la loi exclut, la précarité est de mise: bas salaires, emplois temporaires et conditions de travail abusives, logements trop petits et trop chers, difficultés d’accès aux soins et à la justice.

Seule option pour stabiliser leur situation, le «cas de rigueur», une régularisation individualisée. Bien gardé par les autorités cantonales et nationales, il constitue le Graal kafkaïen, une possible, mais trop souvent inatteignable sortie de l’illégalité. Comme le montre si bien Giada de Coulon à propos des personnes déboutées du droit d’asile [1], la peur du renvoi et l’espoir d’une régularisation fonctionnent de concert pour discipliner des personnes dont l’économie et le politique veulent les bras, mais non les droits fondamentaux qui leur sont attachés.

Tout∙es les spécialistes en conviennent, la situation actuelle en matière de régularisation s’inscrit en plein dans le mouvement de libéralisation de l’économie, de diminution des coûts de l’État-providence et de déshumanisation des travaillleur∙ses. Une tendance caractérisée par une demande en main-d’œuvre flexible, bon marché et interchangeable. Les secteurs économiques concernés sont ceux dont on peut difficilement délocaliser la production: avec ce que d’aucun·es ont appelé la délocalisation sur place, la non-reconnaissance légale permet de diminuer des coûts pour augmenter les profits, sur le dos de personnes qui sont tenues à l’écart d’un accès réel à la justice et aux droits liés au travail.

Si l’opération Papyrus a pu susciter des espoirs, à Genève et dans les cantons romands, quant à une certaine reconnaissance de ces travailleur∙ses de l’ombre, les milieux de défense s’inquiètent aujourd’hui du statu quo en matière de régularisation et des conséquences à long terme de la pandémie pour les personnes qui sont exclues du marché légal de l’emploi. Loin d’être exhaustif, notre dossier spécial pointe différentes problématiques auxquelles sont confrontées les personnes sans-papiers et donne la parole aux spécialistes sur le terrain. À l’avenir, l’ODAE romand souhaite continuer de centraliser les informations et de documenter la situation des personnes sans statut légal en Suisse.

Raphaël Rey

[1] Giada de Coulon, L’illégalité régulière au quotidien : ethnographie du régime de l’aide d’urgence en Suisse, Lausanne : Antipodes, 2019.

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